En juillet 2026, France 3 Centre-Val de Loire consacre un reportage à la mairie de La Croix-en-Touraine (Indre-et-Loire, environ 2 500 habitants). La commune migre progressivement ses postes vers Linux, après avoir basculé sa collaboration sur une suite française. Trente agents, aucun service informatique en interne : le directeur général des services, Cyril Rebillard, pilote la démarche.
La migration en cours
Deux chantiers avancent en parallèle.
Depuis octobre 2025, la mairie utilise la suite Hexagone (Interstis), repérée via le Centre de gestion d'Indre-et-Loire. Messagerie, espaces de travail, partage documentaire, conseils municipaux et commissions passent par là.
En parallèle, les postes basculent vers Linux, en cohabitation temporaire avec l'environnement Microsoft existant.

Dans le reportage relayé par LinuxFr.org, les responsables avancent plusieurs arguments : Linux serait moins ciblé que Windows, moins gourmand en ressources, et permettrait de garder des machines plus longtemps tout en mieux protégeant les données du quotidien (état civil, dossiers administratifs).
« Nous avons aujourd'hui, nous collectivités territoriales, les moyens de reprendre le contrôle de notre souveraineté numérique. Il n'y a aucune raison de ne pas se lancer. »
Cyril Rebillard, DGS (témoignage Hexagone)
Les motifs
En arrivant, Cyril Rebillard a trouvé des données sensibles sur un seul serveur local, avec un niveau de sécurité qu'il jugeait faible au regard du RGPD. Les élus ont validé l'éclatement des données et le recours à des prestataires capables d'assurer un vrai niveau de cybersécurité.
La démarche a démarré avant que la souveraineté numérique ne devienne un sujet permanent dans le débat public. Le DGS rappelle qu'une large part des administrations françaises collaborent encore sous pavillon américain. Pour lui, une coupure de service ressemblerait à une panne d'électricité qui durerait des semaines.
Dans l'exposé des motifs cité par la presse spécialisée, la mairie parle aussi d'environ 5 000 euros économisés en évitant de renouveler des postes incompatibles avec Windows 11.
Hexagone a demandé un changement d'habitudes. Les nouveaux élus, habitués au collaboratif dans le privé, ont accéléré l'adoption. La migration Linux se fait au même rythme progressif.
« Changer de solution, c'est comme quand on est enfant et qu'on se retrouve sur un plongeoir pour la première fois. Au début ça effraie, mais au final on va juste tomber dans l'eau située à 1 m sous nos pieds et ça ne va pas faire mal. »
Cyril Rebillard
Collaboration d'abord, postes ensuite
La souveraineté numérique ne se limite pas au système d'exploitation.
À La Croix-en-Touraine, la collaboration est venue en premier : messagerie, partage, réunions. Linux suit. Pour une structure de cette taille, l'ordre est logique : d'abord ce par quoi passent les documents et les échanges, ensuite le socle des postes.
Les collectivités plus grandes peuvent étendre la même logique à l'infrastructure (virtualisation, stockage, pare-feu, identités, supervision, sauvegardes). L'open source couvre la plupart de ces briques, sans migration brutale.
D'autres collectivités sur le même chemin
En Allemagne, le Land de Schleswig-Holstein migre environ 30 000 postes de Windows et Microsoft Office vers Linux et LibreOffice. Fin 2025, près de 80 % des postes (hors administration fiscale) utilisent déjà LibreOffice. Le Land annonce plus de 15 millions d'euros d'économies annuelles de licences, pour 9 millions d'investissement en 2026. Dès 2021, les responsables pointaient les exigences matérielles de Windows 11, qui auraient imposé un renouvellement massif du parc.
En France, Fontaine (Isère) a basculé une partie de ses écoles et de sa mairie sur Linux. La gendarmerie nationale reste l'exemple le plus connu côté postes libres. Les contextes diffèrent (taille, prestataire, usages), mais la direction est la même.
Schleswig-Holstein dispose de moyens, de temps et d'une équipe dédiée. L'écart est réel. La Croix-en-Touraine avance malgré tout, avec le soutien des élus et des bons interlocuteurs.
Et ensuite ?
Remplacer le système d'exploitation est souvent la première étape visible. Ce n'est pas la dernière.
Une collectivité qui veut aller plus loin peut s'appuyer sur Nextcloud pour le partage documentaire (voir notre article sur la fin de SPO OTP), Keycloak pour les identités et le SSO, KVM / QEMU pour la virtualisation, TrueNAS pour le stockage et les sauvegardes, OPNsense pour le pare-feu, LibreOffice ou OnlyOffice pour la bureautique.




Pour des environnements reproductibles et documentés, NixOS permet de décrire tout le système dans des fichiers versionnés, reconstruisables à l'identique. Nous l'avons détaillé dans Comprendre NixOS.
Ce que prépare la DINUM
La démarche locale rejoint une direction portée par l'État.
En avril 2026, la DINUM (direction interministérielle du numérique) a annoncé la bascule de ses propres postes de Windows vers Linux. Les ministères doivent remettre un plan de souveraineté numérique à l'automne 2026. Le poste de travail n'est plus considéré comme acquis chez un éditeur unique.
Pour construire cette bascule, la DINUM publie deux projets open source sur GitHub (cloud-gouv), tous deux en alpha :
Sécurix n'est pas une nouvelle distribution Linux. C'est une configuration durcie de NixOS, alignée sur les recommandations de l'ANSSI : noyau renforcé, chiffrement du disque, authentification par clé FIDO2, Secure Boot, postes réinstanciables selon le profil (administration, intranet seul, multi-niveaux). Le code est sous licence MIT. L'objectif : un socle sécurisé et auditable pour les postes sensibles.
Bureautix part de Sécurix et montre comment en faire un poste bureautique : installateur, inventaire des machines, personnalisation de l'environnement utilisateur (suite bureautique, outils du quotidien). C'est un modèle à cloner et adapter, pas un produit fini prêt à déployer tel quel dans toutes les mairies.
Sécurix répond à « comment sécuriser le poste ». Bureautix à « comment en faire un poste d'agent ». Les deux s'appuient sur NixOS pour garder la configuration sous contrôle, versionnée et reproductible.
La Croix-en-Touraine ne basculera pas demain sur Bureautix. Ces projets montrent en revanche que l'État publie des briques souveraines réutilisables, au-delà des annonces.
En bref
La question n'est plus de savoir si Linux tient la route au bureau. C'est plutôt jusqu'où aller, et à quel rythme, selon la taille de la collectivité.
La migration à La Croix-en-Touraine est en cours. Sans DSI, avec une trentaine d'agents et un DGS qui porte le sujet, la commune avance quand même.
HeBeKo accompagne des collectivités et des organisations sur ces migrations (audit, déploiement, exploitation). Pour en parler, contactez-nous.
Voir aussi Souveraineté numérique et NixOS chez HeBeKo.
Sources
- Reportage France 3, relayé par LinuxFr.org
- Témoignage de Cyril Rebillard, DGS (Commune de La Croix-en-Touraine)
- Schleswig-Holstein : stratégie open source (Portail Interoperable Europe)
- Heise : économies de licences au Schleswig-Holstein
- Présentation de la commune
- Sécurix et Bureautix (DINUM / cloud-gouv)